Nous les on

Les gens, lorsqu’ils s’engagent le long de cette gangue et qu’ils effleurent
De leur main ouverte
Le long alignement de bâtiments si parfaitement alignés, les gens
Ils se demandent
S’il n’est pas recouvert d’un cellophane lisse comme une peau
Qui suffoque une face

Lorsque les gens s’engagent dans cette rue droite et qu’ils effleurent
Du regard de biais
Cette rangée de façades serrées et grises comme des dents, les gens
Ils se demandent
De quelle bouche elles furent arrachées et par quelle main
Rassemblées.

Lorsque les gens s’engagent dans l’Impasse de l’Espoir ils se demandent
Pourquoi l’air
Est visible, si c’est l’œil qui s’évapore ou une brume dans la bruine, les gens
Ils se demandent
Quelles sont ces flaques faites de fringues qu’ils enjambent, eh bien
Elles sont nous,

Leurs plis sont nos peaux, à nous-les-on qui savons croupir d’instinct
De tout temps
De tout gène, c’est connu ils le disent, on a le don de l’abandon, ils l’ont facile
Les immobiles
Eh bien, nous-les-on qu’on traverse même pas la rue, on sait gésir, ça, pour ça
On est très fort,

Pour ça qu’on est Impasse de l’Espoir qu’on en jonche le sol depuis l’an enième
De notre âge
Comme tombés d’une benne d’habits d’occase d’assoss et que les gens nous prennent
Pour des lentes
Mantes mourantes dont les pattes en l’air accusent, alors qu’on se réveille juste
Et qu’on s’étire.

Même debout, ils ne nous voient pas les gens : ces capuches à bouche d’ombre
Costumes en tergal ?
Ces bodies à bretelles par-dessus des jogging ces casquettes et baskets qui craquèlent ?
Ces collants qui muent
Comme une peau ces jeans clando tailleurs qui baillent jupes intemporelles
Et robes sans mode

Qui soutiennent les murs et fument dans les porches ? eh bien c’est nous debout
Qui sommes dedans
Nous-les-on nippés pour le nirvana entre élancement et écroulement
Ici et maintenant
A l’horizontale à la verticale nous-les-on ne sommes qu’un et chacun nous sommes nous sommes nous sommes.

Impasse de l’Espoir il n’y a plus ni je ni tu ni plus du tout de vous, il y a juste
Nous-les-on
Et les gens ; ils viennent voûtés sous le poids de tout le bonheur du monde
Qu’ils achètent au kilo
Dans l’Impasse, l’Impasse notre bardo à nous les gueux qui gardons aux lèvres
Un demi-sourire.

Comme le linge que malaxent les marées d’une machine à laver on se plie
On se laisse
Essorer par la vie la vie ce perfide tergiversoir convulsionnaire que voilà
On a cédé
A ce bouge à ce trou fou à ce quotidien de carnage de mouise managée – c’est cool
La sagesse,

Elle nous dit la vérité, elle nous dit le tambour a tourné haussez les épaules
 et les sourcils
Acceptez de savoir, et on accepte, que la vie c’est la vie que c’est comment c’est
Que c’est le mektoub
Que veux-tu c’est comme ça puis c’est tout ainsi va la vie voilà et voici on jonche et on gît
Impasse de l’Espoir.

Libres et immobiles on est mais on fut aussi, un temps, des gens, et il nous arrive
De touiller les cendres
De feu nous-mêmes de nos incandescences cramées de nos embrasements faits
De leurres et de heurts
Après, on jonche et gît de plus belle, on s’habille et remercie l’Impasse de l’Espoir d’être
Les on que nous sommes.

On ne réfléchit donc plus car on sait ; alors on ose rêver parce qu’on peut, on croit,
Se le permettre

Et qu’on sait, on croit, juste être ; alors on rêve qu’on est des preux à la carte bleu
Que les villes
Qui brûlent ne brûlent pas mais brillent, et même on songe à se laisser aller à rêver d’amours…

Et là on pleure et s’esclaffe, et pendant ce temps un nuage paumé vient poser sa panse
Sur la lame des toits
Qui la lacère en longes de chair qu’on prend, émus encore, et on tire le glissant
Continent du ciel
Vers une échancrure où on l’arrime, et on s’allonge sous toute cette beauté
Comme des gisants,

Les mains jointes à la nuque et la bouche et les yeux bés.

Il n’y aurait pas d’impasse, il n’y aurait pas d’espoir

Ken Kincaid

Une réflexion sur « Nous les on »

  1. Il se pourrait bien que Jacques PREVERT dans son poème -litanie même et lucide , discute peut-être un peu avec Ken Kincaid et son « Nous les On » , non sans humour …
    Ceux-là pourraient s’en conter quelques unes d’autres tentatives de descriptions sociologiques & poétiquement libres …
    Jacques PREVERT donc :
    « Tentative de description d’un dîner de têtes à Paris-France »

    Ceux qui pieusement…
    Ceux qui copieusement…
    Ceux qui tricolorent
    Ceux qui inaugurent
    Ceux qui croient
    Ceux qui croient croire
    Ceux qui croa-croa
    Ceux qui ont des plumes
    Ceux qui grignotent…
    …Ceux qui majusculent
    Ceux qui chantent en mesure
    Ceux qui brossent à reluire
    Ceux qui ont du ventre
    Ceux qui baissent les yeux
    Ceux qui savent découper le poulet
    Ceux qui sont chauves à l’intérieur de la tête
    Ceux qui bénissent les meutes…
    …Ceux qui flottent et ne sombrent pas…
    …Ceux que leurs ailes de géants empêchent de voler
    Ceux qui mettent un loup sur leur visage quand ils mangent du mouton
    Ceux qui courent, volent et nous vengent, tous ceux-là, et
    beaucoup d’autres entraient fièrement à l’Elysée en faisant
    craquer les graviers, tous ceux-là se bousculaient, se dépêchaient, car il y avait un grand dîner de têtes et chacun s’etait fait celle qu’il voulait…

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