Rites


Qu’il fasse clair
Ou qu’il fasse nuit
Sur les prairies.

Un jour il faudra
Prendre avec les mains
De l’eau d’un fossé.

Pour qu’en tombe une goutte
Au hasard du vent,
Sur un mur perdu
Entre bois et prés.

Parce que c’est la pierre,
Parce que c’est l’eau,
Parce que c’est nous.

Mordre les glands
Par n’importe quel temps,
Même s’ils pourrissent.

Mettre le doigt contre l’écorce
Et puis la main.

Appliquer les deux joues
Sur la bête qu’on dépouille

Et s’asseoir près du calme
Effrayant des étangs.

Vivre c’est pour apprendre
À bien poser la tête
Sur un ventre de femme.

Et pour savoir tenir
Dans la paume entr’ouverte
Un galet qui traînait
Sur les sentiers du sol.


Il n’en fallut pas plus
Que toucher de la joue et contempler de près
La mousse au pied de l’arbre et quelques glands jaunis,
Pour se défaire du désespoir, des corridors,
Pour pardonner même aux pervenches
Leur beau miracle.

Manque d’autre fête et de répondant
Parmi toutes les choses
Qu’éclaire et que voit
Le soleil couchant,
C’est un geste encore qui sera tenté,
Qu’un bâton lancé les deux yeux fermés
Dans le pommier noir où sont les oiseaux
Venus pour chanter.

Avec le désir
De pouvoir tenir et porter longtemps
Le corps doux de plumes
Où silence est fait
De l’oiseau léger qui n’a pas voulu
Venir de lui-même apporter la fête.

Les mêmes doigts de l’homme aux yeux marqués de perte
Serrent, bien plus longtemps qu’il n’en faut pour si peu,
Le cou miraculeux du pigeon qui venait
Pour manger près de là sur un mur qui s’écaille.

Jusqu’à ne plus sentir
Que le dur des vertèbres
Et ne plus rien savoir
Que la tendresse.

Édouard Glissant

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