Leos leçon lyrique

Leos leçon lyrique

Ne ressemblez à rien. Cherchez en vous et soyez vrai, m’a-t-il conseillé. Laissez venir la pulsation intérieure. Ne désespérez pas, j’ai bien attendu d’avoir soixante-dix ans pour composer mon premier quatuor
Janacek

en Moravie Janacek
amoureux composait à sec
sur du papier blanc non du papier réglé
Leos lyrique et jeune

lyrique XXL Iks Iks Elle

hiver en flocons fécond
les bruits en ville se tenaient coits
au milieu des glaçons amour
maigre en coïts mais
pas de quoi n’est-ce pas

hiver où elle était avec ses pulls
sous la couette et le matin sa voix
embrumée d’angine, tabac, anxiolitique,

hiver de téléphone où chantonnait
dans les nasales un peu de la tiédeur
du creux du lit où elle endormait
son angoisse et nounours
un homme vraiment fidèle et modèle
un lyrique lui vraiment sec
jamais la moindre larme

hiver chat et chant, clarinette et tuba, prostration at home et voix de laine au téléphone etc.

Ah, Leos, vous avez bien de la chance de pouvoir raconter ça avec des notes sans avoir à vous expliquer, à raconter, à passer aux aveux

jours de neige sur les toits dans le temps de l’avent
juste le chuintement du gaz
ce jour où je la pris tremblante aux épaules
pour un baiser on ne peut plus chaste sur le front
pour un tu paternel finalement tué
juste un écho dans le bois du piano
cercueil idéal des sentiments morts-nés

autarcie nous aurions pu tenir
nous avions du blé du poisson
des figues sèches et du vin rouge
du sel et de la viande de mouton
de la musique en conserve
la neige pouvait durer
nous serions restés des jours et des jours
devant l’écran bleu très pâle
bleu-trépas car finalement faux frères
devant le faux piano de l’ordinateur
avec biscotte au goût de fumée amère
de thé citron léger très vite refroidi

Apprenez à poser votre voix. Vous qui avez la chance d’habiter près de la mer, n’hésitez pas. Allez par les nuits d’insomnie sur la plage. Dites n’importe quoi face au vent. En algonquin, en iroquois, parlez à travers l’hygiaphone géant de l’océan. Détachez bien les mots. Par paquets de notes comme des paquets de mer. Apprenez à hurler aphone en américain. Apprenez le chuchoté-crié. Peut-être qu’elle vous entendra là-bas sur l’autre rive

j’aurais au moins appris par cœur
ses leçons froides de colère
sa langue brusquement glagolitique

noté son cri ravi rayant le givre venu aux vitres
appris à retenir mon souffle
pour mieux faire l’inventaire de son grenier

appris l’indécision de l’instant
à ne pas repousser ses ténèbres
son cœur de lièvre à gorge tiède

appris la fatigue de vivre
quand la chasse d’eau verse
régulièrement sa larme froide

et qu’elle vous boude à l’autre bout
appris à boire l’odeur de lait
dans son haleine à défaut de baisers

N’oubliez pas, a-t-il poursuivi, que la forme n’est jamais que le fond venu à la surface. De l’essentiel venu avec la neige. De la neige H2O, de la neige en nuages quand on est en avion, de la neige fuguée en quelques notes de Bach façon Gould, ou stockée surgelée dans un lointain sonnet de Marot. Peu importe. Mais de la neige

neige qui vole sur les toits emportée par le vent

tandis qu’elle faisait sa voix
trop de lumière de neige à ses fenêtres
faisait mes gestes bégayer
au bord du pays étrange
où rien ne ressemble à rien
où son chat celui qui a tout vu
montait la garde
en caftan noir
faisait des bonds ensuite au grenier

d’où cette histoire gelée de sexe à couacs

(beaucoup de neige fondue ensuite dans les recueils de poésie parus l’année suivante. Maximal enneigement en Dichterland. Coton sur coton. Mois du blanc, du silence, de poésie coite sous la couette en coton)

Ne pas développer ne pas varier. Découpez les motifs (les plus denses, les plus dansants, trois notes ou quatre, guère plus). Contentez-vous de les juxtaposer. « Je voudrais, écrit-il, des compositeurs-pinsons qui composent parce qu’ils le sentent, qui débordent de musique mais qui savent aussi garder le silence. » Intéressant. M’apprend ainsi au passage que « le pinson chante seulement sur une note. »

elle excellait dans les silences
j’avais à table tout loisir
d’étudier la carte
météo de son visage
où les nuages filaient
venus d’un triste Finistère

au bout du fil
autres silences
chargés de neige
à peine un souffle
un bruit de pelle
pelle à neige étouffant un
sanglot et le souvenir
de lacets très serrés dans les collines
pays de chasse pas très bohême
d’où fallut bien en costume de chien
de chien couard chien marri
s’en revenir avec un bout d’oreille en moins
vaincu par ses cris de félin
(ainsi effraie-t-on l’ennemi
à la guerre chez les Maoris)

Alternez motifs brefs et vers longs. Des proses longues surtout qui servent de lanceur à la fusée du vers. Ne pas rédiger. Plutôt secouer chaque motif. En faire tomber les flocons.
Jouez les DJ, poursuit Leos, mixez d’un peu de portugais vos vieux disques assimil de russe. Allez dans les cafés. Même au zoo, notez-y la conversation des chimpanzés ou bien les cris des phoques ploufant dans l’eau. Excellent vous verrez pour votre poézie. Toujours un œil sur le tempo du parler, sa pulsation intérieure. Prenez l’air aussi. Allez écouter respirer les montagnes

chasseur de voix, de noix, de noises
je montais au grenier
avec filet à papillon, magnéto d’ethnomusico

comptant bien capturer deux ou trois notes
ou cris échappés de son appartement
cherchant le fantôme X-Sender de la Zorro Zenderin qui m’avait zébré les côtes

n’y séchaient pas de noix, n’y erraient pas de voix
seulement de vieux meubles et pots de chambre en émail
sans doute à trop grincer des dents avais-je effrayé les revenantes

Hautes fenêtres du siècle des Lumières
où tombaient l’hiver les grands ciels
agités venus de l’océan

mes dormeuses amoureuses pourquoi ont-elles
toujours aimé les hauts plafonds
et les derniers étages de vieux appartements

vigie je les veillais ne dormant pas
épiant les pas du tromblon noir
qui grognait au grenier son air de chagrin épineux

À dormir debout, de plus en plus, votre histoire, a commenté Beaudelaire (j’expliquerai un jour ce qu’il vient lui faire là avec un e muet), soudain sorti de l’aphasie. A pesté contre ce lyrisme trop féminin. A maugréé que je devrais plutôt me mettre dans la tête que la femme n’est qu’un dépôt naturel, trop naturel, de saindoux. &endash; Sans doute sa façon à lui d’honorer la douceur des seins.

Cependant Leopardi, qui a découvert, émerveillé, ma chaîne hi-fi, n’arrête pas de jouer de la télécommande. Le string quartet number one de Leos l’enchante. Ah ! le quatrième mouvement. Feroce, feroce, crie-t-il, enthousiaste, en l’écoutant.
Et le second mouvement du Capriccio. Ah ! l’effet de lointain du tuba et du cor quand on les entend jouer au grand méchant loup derrière les collines !

Leos Leopardi Giacomo Janacek
aérolithes à la mort à la vie
tombés l’un au milieu des bois de Moravie
l’autre dans les marges des Marches pauvres

Non, la vie avant tout, proteste Janacek. L’éternelle jeunesse, toujours. La vie est jeune. Ah j’aime effroyablement vivre.

Leopardi pas vraiment d’accord. Mais pour l’instant s’en moque. S’enivre au son de l’alto qu’on entend dans le premier adagio du second quatuor. Virevolte en majesté lente sur le tapis comme un derviche

Après ? ah après
il y eut de longues journées
à passer la lasure
couche après couche
effaçant je ne sais quoi
à envoyer des e-mail
pour émailler les jours d’un peu d’azur

je lisais le courrier du cœur des animaux
splendide berger allemand mâle de deux ans
à l’allure impériale, d’une gentillesse rare et d’un caractère en or, très équilibré. je suis celui que vous cherchez si vous êtes un inconditionnel des BA.
Non, je préfère les épagneuls bretons, étant un provincial des bords de mer, juste un joueur de bombarde

Assumez votre statut de poète local, m’a conseillé Leos. Vous savez, à Vienne et à Prague, ils m’ont longtemps pris pour un simple folkloriste.

N’en faîtes pas toute une histoire, a ajouté Beaudelaire. Feriez mieux de venir avec moi à Lisbonne.
Me suis souvenu alors d’avoir noté cette phrase où il s’écrie : « Dis-moi, mon âme, pauvre âme refroidie, que penserais-tu d’habiter Lisbonne ? Il doit y faire chaud, et tu t’y ragaillardirais comme un lézard…»

Et c’est ainsi que nous avons quitté Bruxelles, pris l’avion pour Lisbonne, tous ensemble, Leos et Leo, la chatte Nadja dans son panier et l’épagneul breton Breton en laisse, B. et moi les surveillant, avec un billet de groupe.
Beaudelaire pour l’occasion avait mis son
gilet rouge
en l’honneur des œillets
huit jours à boire du vin
du fado sous les voûtes
sanglots à la chandelle des guitares
à faire les fadas pour ne penser
nada nitchevo à rien

Jean-Claude Pinson

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