Je pensais que l’on pouvait penser…

Je pensais que l’on pouvait penser…

Je pensais que l’on pouvait penser parce que la terre tournait, et qu’elle tournait non seulement autour du feu mais aussi sur elle-même et, qu’en son, mouvement de translation et de rotation, elle émettait en nous non seulement la lumière du soleil mais aussi le rythme de ses propres tours … Et que l’on ne pouvait pas s’arrêter de penser parce que la terre ne pouvait pas s’arrêter de tourner … Et que la pensée était non seulement soutenue chaque jour chaque
nuit par les sons que la terre produisait sans cesse en tournant sur elle-même, mais aussi chaque année par la lumière que la terre diffusait sans cesse en tournant tout autour du soleil … Et que les sons en résonnant entraient dans notre tête que la lumière éclairait en rayonnant …

Comme si la terre tournait aussi tout autour de notre tête et que le tour complet — qu’elle faisait tout autour du soleil — l’éclairait entièrement jusqu’à ce que nous puissions penser avec toute notre tête comme l’on voyait ou qu’il faisait jour avec tout le soleil. Car si la terre ne faisait pas tout le tour du soleil, elle ne ferait pas tout le tour d’elle-même. Il y aurait un côté de la terre qui serait sans cesse dans la nuit ou le jour. L’été ou l’hiver, le printemps ou l’automne, seraient continuels. C’est ainsi qu’un côté de notre tête ne pourrait pas penser et que nous serions sans cesse en déséquilibre sur le sol comme la terre le serait dans le ciel…

Et nous pensons mais nous pensons parce que la terre sous nos pieds fait des tours complets sur elle-même et tout autour du soleil … Et nous pensons parce que ses tours sans fin ont fini par tracer des sillons dans le vide sur lesquels son passage incessant a fini par produire un bruit si continu que nous ne l’entendons plus, sinon comme la musique qui entraînerait notre pensée et qui nous
maintiendrait en équilibre dans l’infini; mais qui nous figerait instantanément si elle venait à s’arrêter, nous faisant basculer dans le vide où plus rien ne tournerait pour arrêter notre chute dans l’univers…

Car nous pensons d’abord pour ne pas tomber dans le trou sans fin devant nous … Pour que notre tête ne soit pas trop lourde à porter sur nos épaules afin que nous puissions nous déplacer sans trop nous retenir au sol qui va si vite sous nos pieds que, sans la pensée, notre tête pèserait le poids de la terre immobile dans le ciel. Mais c’est alors que la terre ne bougerait pas … Que notre tête serait la terre et que rien n’existerait dans l’univers, car nous pensons
seulement depuis que la terre tourne et que tout a perdu son poids en avançant dans l’espace…

Et nous pensons mais notre tête se vide dans le vide. Toute la terre se désagrège autour du soleil. Tout brûle dans le feu. Nous volons dans le ciel comme si nous pensions pour disparaître et que, sans la mort, nous ne pourrions pas penser.

Et nous mourrons d’avoir trop pensé comme le feu s’éteindra d’avoir trop brillé. Et notre pensée se consume ; elle est aussi insaisissable que les flammes du feu, aussi impalpable que les rayons lumineux ; elle nous enveloppe entièrement comme le soleil; elle se diffuse infiniment loin comme la lumière. Et nous pensons mais nous sautons tous les horizons. Nous traversons le ciel. Nous faisons le tour de la terre…

Et la pensée n’est pas seulement des yeux qui nous permettraient de voir dans notre tête, elle est aussi en même temps le soleil qui les éclaire. Et nous pensons mais nous voyons autant quand il fait nuit que quand il fait jour. Et nous pensons mais nous voyons sans cesse, car les yeux qui sont en nous sont en feu et n’ont pas de paupières. C’est pourquoi nous ne nous arrêtons jamais de penser. Comme si nous avions en nous notre propre monde avec des yeux qui avaient un soleil pour eux. Comme si la pensée était des yeux sans
cesse ouverts sur un jour sans fin…

Jean-Luc Parant

Comme une petite terre aveugle
Editions Lettres vives, 1983

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