Les Almanachs

Les Almanachs

Tôt le matin résiste le silence,
La table est mise de nouveau, et au fond
Des vieilles assiettes d’Obernai
Un cheval pastel et son cavalier rose
Luttent contre l’imperceptible tournis
Qui refait vaciller le regard des humains :
Elle aimait crier
Vive lesfemmesl
Chaque fois qu’à la radio une ménagère
Qui ne savait peut-être pas très bien
Tirer sur les moineaux du jardin
Abattait son mari; elle était si belle
Que quand elle apparaissait

Nous rangions en vitesse nos lettres d’amour
Dans nos cartables et cherchions,
À travers la magie des couloirs, les sons inouïs
Les éclats d’or, la meule de paille
Que disperseraient ses cuisses.
Agressive
Comme la plus belle des pensées, adorez,
Disait-elle en riant, vos affolantes diagonales
De parole à présence, moi, je ne m’agenouille
Que pour l’accouplement.
Puis elle disparaissait
Derrière une grammaire grecque
Et le fauteuil le plus accablé se mettait
À croire à la libération des hanches.

C’était avant que les bienfaits
Ne soient comptés, et peut-être
Aurait-elle fini par nous apprendre
Par exemple ce qui se passe lorsque
De la
Cornouaille à l’Ukraine,
En quelques jours, le safran des colzas
Met le feu à tout l’espace
Entre les cœurs et les maisons,
Ce qu’il faut aux amants
Pour qu’ils parviennent à trouver refuge
Sur le fil d’une hache, ou pourquoi les mots
Ne dansent jamais aussi fort

Que quand nous hésitons entre silence
Et méchanceté.
Mais il aurait fallu
Chercher en elle ce que nous n’étions pas,
Elle allait trop vite pour nous laisser le temps
De rapiécer nos intentions, et les almanachs
N’ont besoin pour conclure que d’une volonté
Lourde, celle qui aide le paysage à ordonner
Les géraniums sur les fenêtres aveugles : combien
De temps peut-on garder le sens tremblé
De ce que fut le temps au creux du monde
Après que la voiture a quitté la route
Et qu’elle appartient aux guêpes,

Au diable, aux armoiries du lac?
Ombre
Des pierres, leurs éclats argentés.
Sous un vertige d’oiseaux entre les câbles
À trois cent mille volts, la vie si vive
Casse en un tour d’essieu la fleur, la peur,

La peine et la matière.
Bien après l’oubli,

Tout ce qu’on a manqué se venge
Dans un agacement qui ne sait même plus
Ce qu’il est, et seuls quelques convives
Abêtis par l’orgueil d’avoir souffert
Se reconnaissent encore entre eux : d’anciennes
Folies leur ont laissé les yeux en couilles de loup.

Hédi Kaddour

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