Encore

Wislawa Szymborska

Dans les wagons plombés
des noms traversent le pays,
mais où s’en vont-ils ainsi
et quand descendront-ils enfin,
cela ne me le demandez point,
je ne le dirai pas, n’en sais rien.Le nom Nathan frappe sur la portière,
le nom Isaac, dément, se met à chanter,
le nom Sarah implore de l’eau pour le nom
Aaron qui dès lors à la soif succombe.

Ne saute pas du train en marche, nom David,
nom qui condamne à être vaincu
et que nul ne veut plus donner, nom sans abri,
trop lourd à porter dans ce pays.

Que mon fils ait un nom bien slave
car ici on compte chaque cheveu,
car ici on distingue le bien du mal
suivant le nom et la coupe des yeux.

Ne saute pas du train. Miroslaw sera le fils.
Ne saute pas. Il n’est pas encore temps.
Ne saute pas. La nuit retentit comme le rire
et singe le grincement des roues sur les rails.

Un nuage d’hommes a couvert le pays,
du grand nuage une petite pluie,
une petite pluie, une larme, un temps sec.
Les rails mènent dans un bois noir.

C’est comme ça, crie la roue. Le bois est sans clairières.
Comme ça, comme ça. Un transport d’appels s’en va.
Comme ça, comme ça. Réveillée la nuit, j’entends
les coups sourds du silence dans le silence.
Calais, 1995, p. 25

Wislawa Szymborska

Traduction. Lucienne Rey, Dans le fleuve d’Héraclite, Maison de la Poésie Nord/Pas de Calais

 

 

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