Je t’écris en retard

Je t’écris en retard…


je t’écris en retard sur la vérité
les feuilles mortes c’est le temps
qu’aura mis la noirceur pour sécher
dans l’œil percé du cœur ce corps
étranger qui nous regarde
dormir pareils aux arbres
de l’autre enfer nous forêt
surpeuplée mal grandie
aux souches injectées
de soleil et de marbre
sains et saufs au terme
du premier hiver le reste
de nos vies enterré creux
avec la jeunesse et la maîtrise
du feu c’est nous enracinés
les uns aux autres parmi les saints
d’une maladie ancienne qui couvons
le germe du vrai fléau c’est peu mais
je t’écris avant de ne plus savoir
pourquoi pour qui nos chaînes

ce qui pousse où l’air retombe
la mort dans l’arbre de tous les canifs
dans le trou creusé par la langue
ce qui parle à travers nous
par-dessus le sang les os
bien avant la prière enfoncée
dans la gorge des mourants
ce qui tombe du ciel en avance
sur la mer et la saison des feux
a l’arrière-goût terreux des rémissions


C’est la même douleur fraîche
que l’enfantement les mots prélevés
lentement à l’envie de vivre
la même odeur de fonds marins
enfoncée par la pluie sur le crâne
des bébés quand je t’écris
avec la peur de cent mille âmes
dans les lignes de la main
comme un évangile du rien
ou les rêves de morphine

je demande grâce aux inoculés
pour les cendres et la masse de l’air
la saleté a pris le chemin des hommes
en un éclair l’ascension des lépreux
au ciel qui gouverne et la misère
grimpante par la bouche des maîtres
à ceux qui ramasseront les ailes
des oiseaux j’écrirai demain
pour les autres à la peau refermée
je prierai peut-être moins les mots

Kim Doré

In vivo, Poètes de brousse, 2012.

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