Le nomade

Le nomade

Il est enturbanné de soleil / vêtu d’une robe de scorpions / chaussé d’épines / Il s’appuie sur la vipère fourchue / Il a domestiqué l’essuf* / La mort s’écarte de son sentier /

Devant lui les montagnes de feu s’effondrent / Derrière lui le tapis de la terre s’enroule

Son chemin est tracé par la soif / comme le jet ébloui de l’étoile filante / au-delà des abîmes / son appui murmure sans rêve / Toi crête de l’univers / sois cheville / et tête de la pyramide

Hier l’armée d’acier a brûlé sa tente / La sécheresse a balayé ses enclos

Sa femme est au puits / drapée de chiffons gris / grimaçante sinistre / visage enduit de cendres / tresses dénouées / veuve fantôme

Ses enfants plient genoux / dans les marécages du venin / Creux de la famine / Entraves de la misère / Couche galeuses / Couvertures de vermines

Pâturages champs clos / Tornades de fumées / Ses chemins s’entassent dans les filets cloutés / mis en cellule / boîtes de conserve

Le nomade entre dans la cité / pour acheter trois mesures de blé / Ceux qui vénèrent le béton / lui crachent au visage / lui jettent dans le dos / les os de ses moutons / Hurlements de la ville / Soit maudit nomade / renard voleur pillard traître / sauvage compagnon de l’araignée / frère du chameau

Il quitte le marché / pour les étoiles / indifférent exalté / il n’entend que le son de ses pas / poussière qui l’enveloppe / violon qui harmonise / en un seul son / le passé et le futur / boucle inondant l’instant présent

Au-delà de ce temps / il regarde / et accompagne le jet des âmes / qui débordent la vie / pour la tente d’Inta / et l’aridité d’Abat / où l’existence devient mousse de lumière / dans l’océan des mirages miroirs

Il retourne à ses plaintes en chantant / mélodie de l’errance

A celui qui ne crache pas sur le déshonneur / demain les contraintes crèveront les yeux / Pour qui ne s’est pas délié / des chaînes de la servitude / les nœuds ne se démêleront pas / qui attachent la trousse des délices / de la graine étincelle

Hawad

* « La notion d’essuf est particulièrement riche, complexe et développée chez les Touaregs. L’essuf c’est l’extérieur, par rapport à la ville, la maison, la tente. Ce n’est pas seulement un lieu, c’est aussi un rapport, un certain niveau de la réalité sociale. L’extérieur du campement est dans l’essuf par rapport au campement. Mais à l’intérieur du campement, l’époux et le père d’une femme sont dans l’essuf par rapport à la tente de cette femme. De même les étrangers sont dans l’essuf par rapport au groupe… Il y a l’essuf de la tente, du campement, de la tribu, de l’humanité, etc. L’essuf est le milieu du silence et de la solitude, il n’est l’extérieur que dans la mesure où il est proche et menaçant dans sa proximité même. I1 est évident que ce vide de solitude et de mort est hanté par des « gens de la solitude », les Kel Essuf.”

Marceau Gast (« Mutations sahariennes« , in Déserts, coll. « Monde », hors série n°5, éditions Autrement, novembre 1983).

Une réflexion au sujet de « Le nomade »

  1. Extraits de La Route Littorale

    Route pour partir de soi …et vers soi
    Mon corps est une plume et l’espace,
    un oiseau

    Route de l’hirondelle et du parfum des orangers sur la mer
    La nostalgie est le parfum

    Route des épices, du sel, du blé
    De la guerre aussi

    Route d’envahisseurs cherchant à restaurer leur histoire
    Avec un lendemain déposé dans les banques

    Route qui me barre la route
    Et mon fantôme m’apostrophe :
    Si
    tu désires
    arriver
    à
    ton âme récalcitrante
    n’emprunte pas
    les routes claires.

    Mahmoud Darwich
    Ne T’excuses Pas
    traduit par Elias Sanbar
    Actes Sud

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