Le cimetière marin de Mahdia

Le cimetière marin de Mahdia

“Il n’y a pas eu, il n’y a pas pour moi de lieu de vie plus intense, plus fortement émouvant, plus profondément apaisant que ce cimetière au bord de mer. Il m’est ardeur et sérénité, sagesse et limpidité, volupté et beauté. C’est ma montagne sacrée, mon désert retrouvé. C’est ma grotte de Thésée et ma note céleste. C’est mon eau vierge puisée au coeur des tombeaux nouveaux, mon île aux mille trésors abandonnés. C’est mon non-visage à la flamme dédié. C’est ma soif barbaresque et mon rivage bien-aimé.
Je connais toutes ses allées, ses ravines, ses coups de pleine lune, ses argiles bleues pour laver nos laines, ses marguerites éclatantes du printemps, ses chardons secs de l’automne, ses criquets, ses tourne-pierres après la pluie, ses puits et ses réserves taries, ses ruines, ses guêpes et ses poulpes battus, ses grillons au chant obsédant, ses lézards à l’affût sous un soleil de plomb, ses scorpions… Il m’appelle et ses mots blessés de pierres tombales, ses mots poussiéreux de la grande misère humaine accentuent en moi la passion de vivre et d’aimer.
Il m’est racine et solitude, ce cimetière de mon enfance au goût d’olives mûres et de pain d’orge, à la saveur des mulets dont les bancs serrés passaient tout le long de la côte. Il m’est lumière et force, ce cimetière où ma jeunesse sculptait ses tours de vent, ses moulins d’algues d’or et d’émeraude, ses nids lisses de roses et d’oeillets. Il m’est voie de désir et tapis de prières, ce fruit de la mer hauturière qu’un soir je voulus offrir à tes lèvres roses, t’en souviens-tu ? Souviens-toi de ce cimetière de la grâce qui nous affama en ce soir d’encre de Chine et de bulles navrantes de sardines ! Ce cimetière qui nous sembla alors, non de terre, mais de lumière et d’air, non de corps ensevelis, amis de rameaux de sel et de brûlures de verte nuit.
Ce cimetière, c’est comme si ses morts le fracassaient sur la sieste de l’été, lorsque les caresse la brise. Alors, à l’insu du regard trouble des vivants, ils ouvrent dans ses ventres où siègent les vents et les horizons leur danse de trépassés. Ce cimetière, je connais quelques-uns de ses habitants. Ils visent ma fenêtre, me visitent, se réchauffent aux reflets du phare puis me quittent. Ils retournent à leur terre étale, calmement, sans maux de tête ni saignements…”

Moncef Ghachem
L’Epervier, des nouvelles de Mahdia, ED. L’Arganier

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