Nouvelles du soir

Nouvelles du soir

A l’heure où la lumière enfouit son visage
dans notre cou, on crie les nouvelles du soir,
on nous écorche.
L’air est doux.
Gens de passage
dans cette ville, on pourra juste un peu s’asseoir
au bord du fleuve où bouge un arbre à peine vert,
après avoir mangé en hâte ; aurai-j’e même
le temps de faire ce voyage avant l’hiver,
de t’embrasser avant de partir?
Si tu m’aimes,
retiens-moi, le temps de reprendre souffle, au moins,
juste pour ce printemps, qu’on nous laisse tranquilles
longer la tremblante paix du fleuve, très loin,
jusqu’où s’allument les fabriques immobiles…
Mais pas moyen.
Il ne faut pas que l’étranger-
qui marche se retourne, ou il serait changé
en statue : on ne peut qu’avancer.
Et les villes
qui sont encor debout brûleront.
Une chance
que j’aie au moins visité
Rome, l’an passé,
que nous nous soyons vite aimés, avant l’absence,
regardés encore une fois, vite embrassés,
avant qu’on crie « Le
Monde » à notre dernier monde
ou « Ce
Soir » au dernier beau soir qui nous confonde…
Tu partiras.
Déjà ton corps est moins réel que le courant qui l’use, et ces fumées au ciel ont plus de racines que nous.
C’est inutile de nous forcer.
Regarde l’eau, comme elle file par la faille entre nos deux ombres.
C’est la fin, qui nous passe le goût de jouer au plus fin.

Philippe Jaccottet

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