L’agrément des longs voyages

« …L’agrément dans ces lents voyages en pleine terre c’est – l’exotisme une fois dissipé – qu’on devient sensible aux détails, et par les détails, aux provinces. Six mois d’hivernage ont fait de nous des Tabrizi qu’un rien suffit à étonner. A chaque étape, on relève de ces menus changements qui changent tout – qualité des regards, forme des nuages, inclinaison des casquettes – et, comme un Auvergnat montant sur Paris, on atteint la capitale en provincial émerveillé, avec en poche, de ces recommandations griffonnées sur des coins de table par des pochards obligeants, et dont il ne faut attendre que quiproquos et temps perdu. Cette fois nous n’en avons qu’une ; un mot pour un Juif azeri que nous allons trouver tout de suite : une tête à vendre sa mère, mais c’est un excellent homme tout plein d’un désir brouillon de débrouiller nos affaires. Non, il ne pense pas que des étrangers comme nous puissent loger dans une auberge du bazar… non, il ne connaît personne du coté des journaux, mais voulons-nous déjeuner avec un chef de la police dont il promet merveille ? Nous voulons bien. Et l’on va au diable, sous un soleil de plomb, manger une tête de mouton au yaourt chez un vieillard qui nous reçoit en pyjama. La conversation languit. Il y a longtemps que le vieux a pris sa retraite. C’est dans une petite ville du sud qu’il était chef, autrefois, il ne connaît plus personne à la préfecture… d’ailleurs il a tout oublié. Par contre, une ou deux parties d’échecs lui feraient bien plaisir. Il joue lentement, il s’endort ; ça nous a pris la journée…. »

Nicola Bouvier
In L’usage du monde

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