Juan Gelman, militant, père et poète

Prix Cervantès 2007 pour l’ensemble de son œuvre

Juan_GelmanJuan Gelman 1930 – 2014, Buenos Aires – Mexico
… histoire d’une vie d’engagement et de lutte contre la dictature argentine…
… histoire d’une vie d’exil et de douleur…
… histoire d’une vie de poète qui « transmute la douleur en amour », « qui tend des ponts entre les vivants et les morts », « qui a su enfoncer les mots dans la réalité jusqu’à les faire délirer comme elle ».

« Des dictatures militaires sont venues, des gouvernements civils et de nouvelles dictatures militaires, ils m’ont privé de mes livres, de mon pain, de mon fils, ils ont fait le désespoir de ma mère, ils m’ont chassé de mon pays, ils ont assassiné mes petits frères, mes camarades ils les ont torturés, déchiquetés, brisés. Personne ne m’a chassé de la rue où je pleure à côté de mon chien. Quelle dictature militaire pourrait le faire ? Et quel militaire fils de pute m’arrachera au grand amour de ces crépuscules de mai où l’oiseau de l’être se balance face à la nuit ? » Juan Gelman, Sous la pluie étrangère (traduction de Jacques Ancet).

… histoire des années noires de la dictature argentine (76-83)…
… histoire de la blessure du peuple argentin – 30 000 disparus – …
… histoire de Juan Gelman le militant, le père, le poète en qui se cristallise la tragédie de son pays.

* * *

… Histoire de Juan Gelman le militant,

~ rédacteur en chef du quotidien Noticias interdit en 74, menacé de mort par l’organisation AAA – police parallèle fasciste -, membre du mouvement révolutionnaire des Montoneros – envoyé en Europe en 75 pour dénoncer les violations des droits de l’homme du régime d’Isabel Perón, surpris là par le coup d’état militaire du 24 mars 1976 à Buenos Aires ;

~ sous le coup d’un mandat d’arrêt, contraint à l’exil en Europe – Paris, Rome – de 76 à 83, installé finalement à México, jamais ne cesse d’agir contre la dictature militaire argentine et sa politique de terreur, ses exactions et ses crimes, et contre toutes les dictatures latino-américaines qui, via le plan Condor, traquent, enlèvent, torturent, assassinent les opposants…

… Histoire de Juan Gelman le père,

~ dont les enfants sont enlevés, torturés, assassinés en 76… Marcelo, son fils de 20 ans, Maria-Claudia, 19 ans, la femme de son fils, enceinte de sept mois, éliminée quatre mois après son accouchement dans les geôles uruguayennes où elle avait été transférée… Marcello exécuté d’une balle dans la nuque, son corps retrouvé treize ans plus tard, coulé dans un fût de sable et de ciment… le corps de Maria-Claudia, jamais retrouvé…

~ qui pendant plus de vingt ans cherche inlassablement la trace de l’enfant de Maria-Claudia, « enfant volé en captivité », remis à un couple de policiers uruguayens – et enfin retrouvé en 2000 – sa petite-fille Macarena qui reprendra le nom de Gelman.

« la douleur
donnera-t-elle beauté ensuite ? tant de
douleur ici
donnera-t-elle beauté un jour ? »

interroge Juan Gelman dans Reuniones.

… Histoire de Juan Gelman le poète,

~ qui a écrit « en raclant les murs du monde avec ses os » sans jamais renoncer à être « un incorrigible espérant » ;

~ qui donne à entendre « l’appel des disparus », leur voix, leur cri, leur chant, fait écho et répond à leur voix, leur cri, leur chant

« c’est quoi cette lumière qui monte de tes
morts ?/ vois-tu quelque chose
à la lumière de cette lumière ?/ que vois-tu ?/ osselets
soutenant l’automne ?/ quelqu’un
raclant les murs de monde avec ses os ?/ et
quoi encore ?/
sont-ils en train de racler les murs de
l’âme ? écrivent-ils ?
vive la lutte”/ raclent-ils
les murs de la nuit ?/ écrivent-ils/ “vive l’âme”/
raclent-ils le feu où je brûlai et nous
mourûmes/ tous les compagnons ?
écrivent-ils ? »
Silence des yeux, 1981

~ qui fait du poème tout à la fois un tombeau, une oraison et un chant d’amour fervent contre la mort et ses ténèbres, un chant de célébration

« je ne descends pas aux enfers / je m’élève
vers mon fils enfermé
dans sa bonté / sa beauté / son envol
et torturé / mis dans un camp /

assassiné / dispersé
dans chaque douleur du pays /
y a-t-il un petit feu qui naît de
l’immense silence de tes yeux ? /

j’entends dans la nuit marcher
dans tes petits os / ils ont mal / ils ont l’odeur
de ta jeunesse piétinée / de la
petite colombe que tu avais

et pour laquelle tu mettais des reflets dans ta voix
d’enfant seul dans la guerre
au milieu / parmi les provinces
désertes de la douleur pure /

fils que personne ne fera naître à nouveau /
je frappe aux portes de la mort
pour te déloger d’une histoire qui n’a rien à voir avec toi »
Notas XX

… Et Julio Cortazar, l’ami à qui Gelman dédia tant de poèmes, écrit dans la préface du recueil Silence des yeux : « Ce qu’il y a de plus admirable peut-être dans cette poésie, c’est cette tendresse aux limites de l’impensable, là où se justifieraient le plus la dénonciation et le rejet, sa façon d’invoquer tant d’ombres d’une voix paisible et douce, la constante caresse de ses paroles pour des tombes inconnues. »…

~ qui fait « son métier d’ouvrier de la parole », créant un « contre-langage » insurgé et ardent, âpre et lyrique tout à la fois : néologismes, transmutation des substantifs en verbes et réciproquement, mode interrogatif obsédant, répétitions, désarticulation et décalage des vers scandés de barres obliques charrient le flot d’une colère et d’une passion où brûle la même intensité.

~ qui fait du vers une arme de beauté contre la barbarie et les monstres de l’histoire, comme en témoigne le poème Hechos (-Faits) où le vers naît de la rencontre « entre une pierre et un éclat d’automne », où le poète charge l’hendécasyllabe (le vers de onze syllabes) comme on charge une balle pour tirer une « salve de beauté » dans sa confrontation avec le dictateur.

« pendant que le dictateur ou le bureaucrate de service parlait
pour défendre le désordre institué du régime
il prit un hendécasyllabe ou un vers né de la rencontre
entre une pierre et un éclat d’automne
dehors la lutte des classes continuait / le
capitalisme brutal / le dur travail / la bêtise /
la répression / la mort / les sirènes de police coupant
la nuit / lui il prit de l’hendécasyllabe et
d’une main habile l’ouvrit en deux chargeant
plus de beauté d’un côté et plus
de beauté de l’autre / il ferma l’hendécasyllabe, mit
le doigt sur le mot initial / appuya
sur le mot initial en visant le dictateur ou le bureaucrate
l’hendécasyllabe partit / le discours continua la lutte
des classes continua / le
capitalisme brutal / le dur travail / la bêtise / la répression / la mort
            les sirènes / de police coupant la nuit
ce fait explique qu’aucun hendécasyllabe n’ait encore renversé
aucun dictateur ou bureaucrate pas même
un petit dictateur ou un petit bureaucrate / il explique aussi
qu’un vers puisse naître de la rencontre entre une pierre et un
            éclat d’automne ou
de la rencontre de la pluie et d’un bateau et d’autres rencontres
            que nul ne saurait prédire / je parle
des naissances / des noces / des
salves de beauté qui ne cesse »

~ qui prend « la voix des paroliers de tango » mais aussi celle des mystiques comme Sainte Thérèse d’Avila ou Saint Jean de la Croix parce que, dit-il, « ce sont des mystiques qui chantent le mieux la perte et l’absence. »

Ainsi Citas et Comentarios (1978-79) s’ouvre sur une exergue : « … une opération d’amour » qui cite une formule de Sainte Thérèse d’Avila…

Citation XIX (Sainte Thérèse)
et tout le corps endolori / et froid /
et le cœur tout refroidi comme si
d’âme il n’en avait plus / ou respirer
pour souffler / mourir / donner vie à l’âme /

durer ainsi des jours et des jours / comme
la souffrance qui brûle d’elle-même /
et l’âme en ses petits pas dans la dé-
solation comme toi / que ta parole

vienne de l’intérieur / n’apporte peine /
n’angoisse pas ma peau / ne me mette à mort /
ne me détruise / ne me dissémine /
c’est-à-dire aime-moi toi / aime-moi

***

A cette œuvre insurgée, de combat de tendresse et de deuil, le Marché de la Poésie rendra hommage le samedi 14 mars 2015, avec :

Jean Portante, traducteur de Juan Gelman ;

le bandonéoniste César Stroscio co-fondateur et musicien du Cuarteto Cedrón*, ami et accompagnateur de Juan Gelman ;

le poète André Velter, ami de Juan Gelman ;

Dardo Scavino, professeur des Universités à Pau, Département d’études ibériques et ibéro-américaines ;

Cecilia Gonzalez, Directrice adjointe de l’UFR Langues et Civilisations à l’Université de Bordeaux, Directrice du Département d´Etudes ibériques, ibéro-américaines et méditerranéennes.

Monique Moulia
pour le Marché de la Poésie

* Juan Cedrón mit en musique quatre poèmes inspirés à Juan Gelman par la tragédie de son fils disparu et, sous le titre « Le chant du coq », le Cuaterto Cedrón et Paco Ibañez furent ses interprètes.

Lectures de poésies et rencontres de poètes à Bordeaux